Arête de Peuterey, août 2010

Peuterey… un nom d’arête mythique qui fait rêver tout alpiniste. Sans la Noire qui requiert un niveau en rocher supérieur au mien. J’aurais spontanément imaginé y aller par la face nord de la Blanche, mais Jean connait un autre chemin…

Lors du passage à Monzino pour l’ascension de l’Innominata, mi-juillet, le guide Jean Annequin regardait la calotte de l’Aiguille Blanche de Peuterey et songeait : l’intégrale de Peuterey n’est plus bonne, il doit y avoir trop de glace notamment sur la sortie du grand Pilier d’Angle…
Trois semaines et quelques chutes de neige plus tard, le téléphone sonne et Jean demande : « tu veux aller à l’arête de Peuterey ? C’est de nouveau bon… » Comme si on pouvait refuser une telle course, si elle est en conditions et puisque la météo est favorable… Je veux y aller, bien sûr !

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Montée tranquille à quatre personnes à Monzino : Jean et Mamat, guides ; Karine et moi, boulets (enfin… je parle surtout pour moi parce que Karine marche super bien en rocher). Des nuages cachent les sommets : il faut dire qu’une pluie de mousson s’est abattue sur le massif hier et que nous avons beaucoup de chance d’avoir un programme ensoleillé sur les deux prochains jours.
Séance de baby-foot à Monzino : France-Italie, France-Grèce : l’euro avant l’heure.
La gardienne du refuge reçoit un appel de Chamonix : C. Profit prévient que, s’il est encore dans la vallée, il arrive ce soir au refuge. On le verra effectivement dîner, un peu en décalé, avec deux personnes : un client et un aspi. Destination : la Noire de Peuterey. Par ici ? Apparemment oui, en passant par le ‘col des chasseurs’, ce qui rallonge pas mal une course déjà sérieuse… S’il décide d’avancer un peu son heure de réveil par rapport à l’heure initialement prévue, il déambule encore, peu pressé, le café à la main, comme nous arrivons au petit déjeuner. Allant voir dehors quel temps il fait et revenant rapidement dans la salle commune, trouvant qu’ « il fait frais dehors » avec son petit gilet en doudoune… Lui qui a du affronté des conditions autrement plus sévères dans ses faces nord… !
Nous partons vers 5h en direction du col de l’Innominata. Quelques pentes herbeuses, caillouteuses, des névés puis les rochers sous le col qui est bientôt atteint. Là nous quittent des cordées qui se dirigent vers la pointe de l’Innominata. Nous posons deux rappels pour descendre sur le glacier du Freney. Lieu mythique, théâtre de la tragédie du pilier où quelques alpinistes célèbres ont trouvé la mort en 1961. Dans quel état est le glacier ? Il y a de très gros trous. L’ambiance est belle : la face est du mont Blanc ferme le cirque du glacier et les premiers rayons de soleil mettent en valeur les grands piliers qui s’élancent : Freney, Dérobé… Nous formons une seule cordée de quatre et nous frayons un chemin sur le glacier sans dommages, pour prendre pied sur la rive gauche au départ des vires dites « Schneider ».

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Une succession de vires, courts ressauts voire passages en désescalade (mes préférés)…

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On s’approche de la brèche des Dames Anglaise, que l’on distingue mal à contre-jour. Il faut viser ‘juste’, ie monter assez pour ne pas se trouver devant le grand vide sous les Dames Anglaises, mais pas trop pour ne pas suivre le couloir Schneider qui sera plutôt l’itinéraire de demain pour gravir l’Aiguille Blanche, pas celui d’aujourd’hui qui doit nous mener à Craveri ! Mamat lâche des anneaux de corde en éclaireur mais revient : il faut encore monter un peu. Suit un passage en désescalade que je franchis en style ‘sac à patates’, quelques vires étroites et nous débouchons sur la plate-forme accueillante du bivouac Craveri (deux mètres de long, un de large, au-delà : soyez encordés). Etonnant, ce bivouac ! Adossé par un fil de fer un peu entamé et rouillé (euh…) à la Blanche, il est dominé par les Dames Anglaises dans la face desquelles on distingue des anneaux de rappels. De part et d’autre du col, des pentes raides. Satisfaire ses besoins naturels devient un vrai sujet… Par contre, quelle vue sur les Grandes Jorasses !

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Le bivouac est en forme de demi-cylindre, d’un mètre environ en son point le plus haut. La largeur semble permettre d’y accueillir quatre personnes, ce qui tombe plutôt bien… Le registre nous apprend que seulement six cordées sont passées cette saison : c’est peu, quand même.
Les chutes de neige des derniers jours ont formé de petits névés qui nous alimentent en neige, qui devient de l’eau par l’action ronronnante du réchaud. Petite sieste l’après-midi, intermèdes thé puis apéritif (avec les cahouètes mais sans l’alcool…). Des appels nous indiquent que C. Profit et sa cordée sont au sommet de la Noire ; ils tireront les rappels puis bivouaqueront dans les Dames Anglaises. La météo annonce un vent de 40-50 km/h au sommet du Mont-Blanc : il faut enfiler le collant !
Réveil un peu vaseux à 2h30, départ 3h30 par une nuit noire. Jean a posé une corde fixe hier après-midi qui nous facilite la vie pour rejoindre une cheminée surplombée par une grosse pierre plate en forme d’épée de Damoclès. Il faut se faufiler dans le trou (promis, je me mets au régime en rentrant), puis derrière emprunter des systèmes de vires pour rejoindre le couloir Schneider qu’on remonte jusqu’à l’arête sommitale de la Blanche. Pas arrivés pour autant… On bascule sur l’autre versant (Brenva). Ici et là, de la neige parsème les rochers. Le jour est levé sans apporter le beau temps annoncé. Il fait gros mauvais sur les Jorasses, encapuchonnées dans un vilain gros nuage noir. Le versant italien semble pour l’instant à l’écart du mauvais temps. Rochers, encore rochers, toujours rochers… On revient sur l’arête sommitale, sans pour autant trouver la neige qui est encore un peu plus haut. Il faut au contraire basculer de nouveau versant Freney par une traversée… mmh… avec deux pas de désescalade… mmh… concentration maximum… Suit une remontée raide, et encore des rochers, toujours des rochers… Enfin Mamat annonce, heureux pour moi : voilà la neige ! Argh…. Enfin ! Le plus dur est derrière moi… quoique, est-ce bien sûr ??

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Bref, on chausse les crampons et on attaque la pente qui mène à l’arête sommitale de la Blanche… magnifique ! Fine, aérienne… A droite, vue plongeante sur la face nord et deux grimpeurs qui l’attaquent. Suivre le fil… Descendre sans se prendre les pieds dans le tapis, remonter, mmh un petit passage en glace qui va bien avec deux piolets. Escalader un rognon rocheux pour parvenir à la deuxième tête de la Blanche, d’où on pose le premier de plusieurs rappels (quatre ? cinq à cause de la corde coincée?), le dernier permettant de passer la rimaye du cirque du col de Peuterey. Sa traversée nous mène au pied du couloir Eccles. Ah, au fait : depuis 7h du matin environ, nous sommes dans le brouillard. Dans les rappels, c’est jour blanc total, comme pour attaquer le couloir Eccles. Comme la météo annonce toujours beau temps, on continue.

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Mamat essaye les premiers mètres du couloir, assez raides mais renonce : la glace est fine et pas bien solide. On rejoint Jean et Karine par quelques mètres de rocher à droite qui permettent de shunter la première longueur du couloir. Dans le couloir, la glace est tip top, comme diraient nos amis suisses, et on envoie du gros pour avancer, toujours dans le brouillard. Il commencerait même à neigeoter ?
Couloir, couloir, couloir… Un vrai plaisir qui nous permet de rejoindre la sortie du Grand Pilier d’Angle. Quel crime de n’avoir aucune visibilité ici : il va falloir revenir un autre jour…

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Après quelques mètres, on s’octroie la première vraie pause de la journée : dix minutes pour engloutir quelques tranches de viande des grisons et un peu de fromage, un bout de chocolat, trois gorgées de thé et c’est reparti ! On n’est pas rendus encore, plus que 500 mètres de pente pour arriver au Mont Blanc de Courmayeur… Une cordée est passée avant nous qui a fait la trace : soyez-en remerciés. Elle emprunte parfois l’arête, une jambe à droite et une jambe à gauche : à califourchon, en somme… funny !
Ce n’est que vers 4300 mètres que nous semblons sortir de la nappe de brouillard. A travers quelques nuages qui se promènent, on commence à voir ce qui nous entoure et quel spectacle ! Vue plongeante sur les pentes fuyantes du Grand Pilier d’Angle entre nos crampons, pilier du Freney à gauche, jolie pente redressée et… glacée (miam) qui rejoint le Mont Blanc de Courmayeur… Superbe ! On se régale, on se lèche les babines…

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Un peu de glace donc, puis l’arête en neige de nouveau, quelques rochers brisés avec de la glace encore, puis vient la corniche du Mont Blanc de Courmayeur, à l’extrême droite de la pente : un joli morceau ! Je plante les deux piolets de l’autre côté et me redresse : aïe, quel vent ! C’est pas 40km/h, ça, mais plutôt 80, voire plus… Ouh là là, ça décoiffe ! On met la capuche de la veste et en route pour le sommet. Des rafales nous déstabilisent. Les gants mouillés se raidissent, les doigts refroidissent sérieusement. Il fait froid ! Je tourne la tête vers la droite pour ne pas avoir le visage cinglé par le vent. Allez, quelques pas, puis d’autres. Zut, la trace tourne et on progresse face au vent… Il fait froid… Puis dos au vent… C‘est mieux, comme cela… puis vent de travers de nouveau, pas pratique parce qu’on est quand même obligés de bien s’appuyer sur le piolet pour ne pas être trop déséquilibrés. Quelques mètres encore… la grande arête caractéristique… On y est ! SOMMET ! Merci Matthieu, super, on est sortis et maintenant il fait beau ! Quel paysage magnifique depuis le Mont Blanc, dont nous sommes les seuls à profiter puisqu’il est 16h.

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Photos traditionnelles mais sans s’appesantir : il ne fait vraiment pas bon rester là (-30° ?) et on enquille rapidement sur la descente des trois Monts. Le vent n’est toujours pas calmé au col de la Brenva.

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On est un peu à l’abri en remontant sur le Maudit mais on retrouve le vent dans le col avant de remonter vers le Tacul. Seconde pause de la journée, au moins aussi longue que la première : à ce rythme-là, on va prendre des kilos… Tacul, puis descente vers le refuge des Cosmiques. Neige fraîche : le vent la déplace et personne n’est passé depuis quelques heures. On enfonce un peu, heureusement qu’on descend. Concentration en passant l’échelle posée sur une crevasse, qui ne tient vraiment que par un pied, l’autre pendant au-dessus de ladite crevasse. Parlez-moi de cet entretien des traces… Que fait la voirie ?

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Mamat réserve nos places aux Cosmiques, vu qu’il est carrément trop tard pour la benne. Aux Cosmiques où je me traîne, limite en hypoglycémie, mais alors vraiment limite. Quel bonheur de se mettre les pieds sous la table et récupérer des forces en savourant la course, encore tous ensemble, encore dans la formidable ambiance de ce grand voyage d’arêtes en altitude qu’est Peuterey.
La nuit ne fut pas très réparatrice mais assez quand même pour avaler la montée à l’aiguille du Midi. Pour la suite, je bénis les inventeurs du téléphérique et ai une pensée émue et compatissante pour nos ancêtres qui devaient rentrer à pied à Chamonix… Mais, promis, il faut retourner au Grand Pilier d’Angle pour faire les photos que le brouillard nous a fait manquer !

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