Linceul (octobre 2006)

La face nord des grandes Jorasses… une paroi de trois kilomètres de large sur 1200 mètres de haut. L’une des trois faces nord les plus difficiles des Alpes mises à la mode lors des enchaînements des années 80 : Eiger, Cervin et Grandes Jorasses, la fameuse trilogie. Qui en moins de 24 heures, qui en hiver, toujours en solo…

La face nord, théâtre de drames lors de sa conquête, enjeu de premières et d’orgueils nationaux à l’heure des tensions européennes d’avant-guerre. Légende du premier vainqueur de l’éperon Walker, voie emblématique par son évidence et sa difficulté : Ricardo Cassin, un Italien fraîchement débarqué des Dolomites et dont on dit qu’il n’avait vu la paroi que sur une carte postale !
La face nord des Grandes Jorasses, héroïne des livres de Frison Roche qui ont bercé mon adolescence, témoin d’épopées à l’époque de René Desmaison qui y a laissé un ami et a failli y rester également, arraché à la paroi par un hélicoptère après 342 heures d’ascension. La voie Gousseault-Desmaison longe le Linceul… Le Linceul… une pente de glace démesurée, blanche, tranchant au milieu de l’univers de rocher abrupt et sombre. La seule voie accessible pour moi, tant les difficultés rocheuses des autres itinéraires sont importantes. Une manière élégante et honnête de rencontrer la montagne et de s’immerger dans le mythe : en capitalisant sur ses compétences, en suivant le chemin pour lequel on se sent le plus adapté.
Gérard et moi en avions parlé mais le Linceul n’est pas en conditions en été, et je n’étais pas en condition physique le reste de l’année… J’avais plaisanté en disant que ce serait mon bâton de maréchal, à l’obtention duquel je pourrais prendre ma retraite. Je ne croyais pas véritablement que j’irais un jour, voyant cet objectif comme très éloigné. Et de fait, l’idée était un peu moins présente… Jusqu’à rencontrer Jean, lors de l’expédition au Kamet. Il connaît déjà le Linceul ; il aime la face nord des Grandes Jorasses. Nous avons fait la Mayer Dibona aux Ecrins au mois de juin, une grande course déjà, mais pas aussi grande que celle qui allait du coup resurgir d’un coin de ma mémoire. Car Jean est prêt à y retourner et m’y emmener. Et il est des choses qu’on ne peut clairement pas refuser.

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On a suivi 3b puis 3c (sortie de droite)

En 2005, l’automne avait été propice aux ascensions du Linceul. Aussi Jean me prévient-il à son retour du Pakistan fin août 2006 : il a déjà beaucoup neigé en altitude sur le massif du Mont-Blanc, il faut se tenir prêt ! Je m’entraîne deux fois par semaine, essayant de conserver la bonne forme de l’été. Chaque footing est un combat contre soi-même, mais je sais pourquoi je le fais et je ne veux pas décevoir Jean. Il accepte de m’emmener : je dois être à la hauteur.
Mi-septembre : encore beaucoup de neige mais une météo déplorable.
Fin septembre : beau temps mais trop de vent. Jean prévient : ce sera pour le week-end suivant.
Mais ce week-end là, il fait trop froid et la neige fraîchement tombée est instable. Un coup à se geler quelques doigts et beaucoup d’incertitude. On reporte…
Le week-end suivant, le train du Montenvers fermé, Jean est moyennement motivé pour monter au refuge de Leschaux depuis Chamonix. Il propose une belle goulotte… Mais ce n’est pas ce dont j’ai envie, ce dont je rêve, ce pour quoi je m’entraîne depuis plusieurs semaines. Les Jorasses ou rien ! Alors Jean trouve une amie qui peut nous monter un bout en véhicule 4 x 4 ; il trouve aussi un aspirant guide intéressé par apprendre comment on traîne un client dans une grande voie… De quoi être plus serein pour faire la trace en cas de neige abondante ou pour gérer un imprévu. Banco, donc… La météo est correcte sur les trois jours à venir, fait relativement rare à Chamonix au mois d’octobre. Les infos recueillies sur l’état de la montagne sont cependant contradictoires : certains disent que c’est une piste de ski, d’autres que la voie est entièrement en glace.
Grosse excitation, train de nuit, le Mont-Blanc apparaît à Sallanches à travers les brumes matinales dans la vallée qui se déchirent. Jean est à la gare de St Gervais et nous montons prendre le petit déjeuner dans son chalet de Servoz. La terrasse en bois accueille le matériel. L’aspirant guide Stéphane arrive, en voisin. Grâce à lui, je suis nettement moins chargée : merci, Stéphane !
Le 4 x 4 de Cathy monte par un chemin de half-track d’hiver jusqu’à une petite buvette, au pied de la Mer de Glace. J’ai mal au foie… une tension inconsciente, sans doute. Nous partons aussitôt, finissant quelques lacets, nous approchant du glacier puis y prenant pied. Devant nous, la calotte de l’Aiguille Verte resplendit sous le soleil et le versant du Nant-Blanc nous nargue : ah non, si je fais le Linceul, j’attendrai peut-être d’avoir gravi ce versant-là de la Verte avant de pendre ma retraite… Si toutefois le gros sérac qui surplombe toute la voie veut bien diminuer de volume et se faire moins menaçant.
Progression facile sur la Mer de Glace, régulière. Pause déjeuner comme nous apercevons le haut de la face des Jorasses… la pente est en glace.
Le temps se couvre un peu, la température est très clémente en cette journée d’automne. Nous dépassons l’embranchement pour la Vallée Blanche, puis celui pour le refuge du Couvercle. Nous apercevons le refuge de Leschaux ; la paroi des Jorasses se découvre un peu plus à chaque pas. La pente du Linceul est effectivement largement en glace ; les goulottes du bas semblent larges. La jonction entre les deux parties est sans doute plus aléatoire : d’ici, elle ressemble à de la neige fraîche plaquée sur du rocher. Ceci constituerait un passage infranchissable.

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Des échelles et de petites marches en acier forment une via ferrata pour monter au refuge. Il n’est pas gardé, seule une partie réduite reste ouverte l’hiver. Le gaz que nous attendions ne s’y trouve pas, mais la cave est accessible et Jean et Stéphane gagnent une bouteille de vin ! Et il vaut mieux l’ouvrir maintenant parce que les bouteilles, mal protégées et isolées du froid et de la neige, ne passeront pas l’hiver… Malgré ses treize couchettes, l’espace ne peut accueillir plus de cinq ou six personnes debout en même temps. Nous sommes contents de notre solitude. Même si la pluie se met à tomber vers 18 heures, qui se transforme bientôt en neige mouillée. Compliqué, pour aller aux toilettes qui sont d’ailleurs fermées…
Polenta ou nouilles chinoises ce soir, pour la veillée d’armes. Ce refuge en a abrité tant d’autres, faites d’attente fiévreuse, d’angoisse avant les épreuves, d’énergie contenue avant le combat contre les difficultés de la face nord. Quelle atmosphère ! Encore loin des Jorasses – il nous faudra trois heures cette nuit pour nous rendre au pied – mais sous leur emprise psychologique. « A l’ombre de la face nord »… Si toutefois nous avons l’opportunité de nous y rendre : le bulletin météo a changé, les prévisions pour les prochaines heures se sont dégradées. La nuit doit être mauvaise (il neige toujours) et les éclaircies n’apparaîtront pas avant la fin de matinée… Inch’ Allah !

Réveil à 2h30. Jean sort du refuge et revient avec une voix enjouée : il fait grand beau ! Nous quittons le refuge une heure plus tard sous un ciel tout étoilé. La descente de la via ferrata à la frontale réveille ceux qui dormaient encore. Nous progressons vers les Jorasses sur la Mer de Glace. Après une heure, quelques crevasses apparaissent. Nous nous encordons, mettons les crampons et poursuivons. La neige se fait un peu plus profonde. Stéphane mène la cordée à travers les crevasses, puis Jean le relaie. La trace devient pénible à faire. Devant nous, un trou béant et large. Un mince pont de neige permet de le franchir, mais la route est bientôt barrée par un autre obstacle, bien plus sérieux. La lèvre supérieure de la crevasse forme un mur de deux mètres tout en neige légère dans laquelle les piolets n’ont guère de prise. Jean glisse, va pour faire demi-tour, puis tente à nouveau. Il finit par passer, nous évitant un très large détour. Merci…
Suit une pente dont l’inclinaison augmente comme nous progressons. Jean enfonce au-dessus du genou. Il doit regretter d’avoir oublié ses guêtres… Chaque pas est mesuré, un cône d’avalanche contourné. Nous nous élevons finalement droit dans la pente jusqu’à venir buter sur la rimaye, à environ 3150 mètres. Il est 6h45, le jour n’est pas encore levé. Absorbés par l’approche, nous n’avons pas remarqué que l’horizon s’est totalement bouché. Des flocons de neige commencent à danser dans le halo des frontales. Il faut revêtir une couche de vêtements supplémentaires et sortir la veste en Gore Tex. Une vingtaine de minutes pour s’équiper et Jean se met en mouvement. Un pont de neige bouche la rimaye de façon très appropriée et permet de prendre pied dans les goulottes du bas de la face. Il est 7h.
Première longueur à la frontale. Jean disparaît et progresse rapidement : il se réjouit de trouver une neige compacte recouverte par une fine pellicule de glace qui autorise d’excellents ancrages pour cette longueur, une des plus raides de la voie (environ 80 degrés). Il nous fait venir, Stéphane et moi. Il commente mon ascension d’un « Ah voilà, là tu es dans ton élément, on te sent à l’aise… ». Pourtant, p…, c’est raide ! Un gros 80 degrés pour entrer en matière, sur une longueur de 60 mètres : chaud ! Quoique… Je subis une violente onglée sitôt après être arrivée au relais : doigts quasiment paralysés par la douleur, nausée : les joies de la glace ! Cela ne dure heureusement pas plus de deux à trois minutes, le temps pour Jean de s’organiser et se préparer à repartir. Deuxième longueur toujours aussi raide, mais… arrosée. Je dois enlever mes lunettes, aveuglée par des coulées de neige légère mais abondante qui coule dans les goulottes que nous remontons. La neige pénètre dans la moindre petite interstice laissé entre les couches de vêtements. Rafraîchissant…

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La troisième longueur est légèrement moins raide et nous emmène vers les rochers en rive gauche. Il neigeote toujours. Je prends un rythme et me sens maintenant vraiment à l’aise. Au relais, je veux enlever ma frontale et appuie par mégarde sur l’ouverture du boîtier des piles, qui s’échappent. Je n’aurai pas de lumière ce soir. Jean me rassure : ce n’est pas grave, nous serons au refuge de Boccalatte et ne nous lèverons pas tôt demain matin pour descendre dans la vallée…

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Stéphane prend la suite pour une longueur droit dans la pente en bordure de la paroi, puis traverse précautionneusement à gauche sur des rochers couverts de neige fraîche, jusqu’en bordure des rochers rive droite. Le terrain est plus délicat sur les deux longueurs suivantes, toujours arrosées de coulées de neige. La glace est très fine, non homogène et le rocher affleure. Pas évident de progresser de façon sûre : pas moyen de s’assurer. Pourtant, il ne faut pas tomber : les relais, faits sur deux piolets ancrés, n’y résisteraient pas et ce serait la chute assurée pour nous trois. Le rythme de notre progression se ralentit. Jean pensait que nous sortirions des goulottes après deux longueurs : il en faut quatre de plus. Le temps passe mais nous ne nous en apercevons pas, concentrés à 300% sur notre progression et sur l’ascension. Nous sommes passés hors du temps et entrés dans une bulle dans laquelle nous sommes seuls, en tête-à-tête avec la montagne.
L’inclinaison moyenne a diminué, plus proche de 70 degrés. L’ambiance est grandiose, de par la face nord à notre droite, et la largeur des goulottes qui diminue progressivement au-dessus de nos têtes jusqu’à un étranglement qui mène au pied de la pente centrale. Tout paraît immense, nous sommes perdus au milieu d’un vaste champ de glace. Le Linceul…

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Jean repasse en tête. Son expérience des terrains délicats lui permet de progresser plus vite que Stéphane. Il est déjà 11h30 et nous ne sommes seulement en haut des goulottes… Nous tirons vers la gauche, sous le flux continu de coulées de neige. L’appareil photo est noyé sous la neige, fait la mise au point sur la buée qui couvre l’objectif : les photos sont floues… Je peste et cherche à le nettoyer, plusieurs fois en vain, avant de retrouver enfin une bonne prise de vues… Jusqu’à ce que je perde l’écran ! Je dois prendre les photos à l’aide du viseur, lui aussi totalement embué.
12h30 : nous émergeons de deux longueurs un peu folles, parcourues dans un blizzard digne des Dalton au Canada. Mais nous ne sommes que trois… Il manque Avarell !
Jean traverse une pente de glace, puis mène deux longueurs en neige où la chaussure mord sur la moitié de la semelle : quel confort ! On pourrait presque penser à faire de la corde tendue, jusqu’à ce que les marches de Jean cèdent sous mon poids : vais-je devoir me mettre au régime ?? La neige n’est pas consistante et il faut rester vigilant.
Nous sommes au pied de la pente. Elle et en glace avec ici et là de minces bandes de neige. Bonne surprise : la glace est relativement tendre, les piolets plantent facilement et les crampons mordent bien. Heureusement car nous sommes à environ 3550 mètres, à mi-chemin dans la face : il nous reste 400 mètres de dénivelée !

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Jean navigue entre les bandes de neige et les vastes champs de glace. Nous ne regardons plus vers le haut en supputant le nombre de longueurs qui restent pour sortir : nous sommes concentrés sur le rythme régulier à conserver, sachant que ce sera long, encore très long et qu’il faut grimper à l’économie. Les longueurs se succèdent les unes aux autres. Nous n’avons mangé qu’une barre chocolatée à la rimaye et  devrions penser à s’alimenter, mais il faut maintenant éviter toute perte de temps : la collation est repoussée sine die. Le corps s’adapte et, faute de carburant ingéré, va puiser dans ses ressources.

 

14h49. L’heure continue à tourner à une vitesse démesurée, inversement proportionnelle de celle à laquelle nous montons. Pourtant, nous ne traînons pas et restons efficaces. A ce rythme-là, il est peu probable que nous atteignions le sommet avant la nuit. Je préfère l’altitude qu’indique l’altimètre de Jean, plus optimiste que le mien d’une centaine de mètres : comme toujours, on dira que les outils des guides sont plus fiables !
Nous sommes au départ d’une longueur en glace dure qui, cette fois, s’écaille sous les coups de piolet de Jean. Les mollets chauffent, deviennent très douloureux, la respiration s’accélère et devient saccadée. Jean hésite à s’arrêter pour placer un point de protection mais décide de continuer. Un peu plus de risque pour du temps et de l’énergie de gagnés : c’est son arbitrage. Quarante mètres de glace vive: l’altitude rend la température plus basse et la glace plus compacte et plus dure. Jean rejoint avec soulagement un îlot de neige où il n’est plus en pointes avant et peut reposer ses mollets : râââh, ça fait du bien…. Heureusement que nous n’en avons pas trouvé plus qu’une longueur ! Comme mon tour vient de monter, je transpire copieusement et cherche à réutiliser les trous faits par Jean. La position et la couleur bleue de la glace donnent ici l’impression d’être une mouche sur une vitre très inclinée et haute de plusieurs centaines de mètres. Le vide se creuse derrière nous, accentué par le caractère convexe de la pente qui nous rejette vers le vide. La montagne, bombée, ne veut pas de nous… La pente fuit entre nos jambes, vertigineuse parce que non limitée de part et d’autre par des rives rocheuses. Nulle part, le regard ne trouve de point de repos. C’est une impression unique, renforcée par la dimension de la paroi. A l’horizon, qui s’est finalement dégagé, l’Aiguille Verte et l’aiguille d’Argentière. Près de 800 mètres plus bas, le glacier. Wahou, quelle ambiance !
« Ca gaze ? »
« Ca gaze ! »
Dans tous les sens du terme !

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Encore deux longueurs et Jean est en position d’aborder le terrain mixte de la sortie. Deux longueurs extrêmement délicates, entrecoupées d’un relais très inconfortable. Jean progresse avec mille précautions. Il nous fait attendre plusieurs dizaines de minutes et nous met au supplice, pendus sur un piton incertain et une broche qui ne rentre qu’à moitié dans la glace, les crampons à plat sur des dalles rocheuses… Nous comprenons pourquoi en étant nous-mêmes confrontés aux difficultés : c’est du mixte sans glace, avec de la neige légère posée sur du rocher. Raide. Mmhh… Combat de rue, coincement, raclement des pointes de crampons qui font des étincelles sur le rocher… Han, ouf, c’est pénible. Derrière moi, Stéphane récupère les protections mises par Jean. Allez-ez-ez….

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Jean est sur l’arête des Hirondelles et m’accueille en me faisant basculer de l’autre côté… en face est des Jorasses, totalement plâtrée. La quantité de neige ici est étonnante, plus de 50 centimètre de fraîche : on comprend mieux d’où venaient les coulées que nous avons essuyées dans la montée, projetées par le vent dans la face Nord. Dans ces conditions, il nous faudrait 5 à 6 heures pour gagner le sommet, contre deux heures par des conditions normales. Il est déjà 17h, nous avons mis dix heures pour sortir le Linceul et ne disposons plus que de deux heures de jour. Il est hors de question de sortir par le sommet. Il faut perdre de l’altitude et descendre l’arête des Hirondelles.

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Dès que Stéphane arrive, Jean prépare les rappels. Le premier est posé sur un gros rocher sur l’arête. 60 mètres de descente dans le vide, en fil d’araignée sur la fin. Ma jambe gauche est de mauvaise humeur et ne veut plus travailler : mmh. Je me guide avec la seule jambe droite, mal à l’aise dans un baudrier dont les sangles se sont desserrées et qui me tombe sur les hanches : pas confortable du tout.
Deux autres rappels, puis un quatrième en traversée pour contourner une pointe. Jean voulait que je descende en tyrolienne mais ne s’entend pas avec Stéphane : finalement, je mets le descendeur et me bats contre le tirage énorme de la corde. Jean ne trouve pas les équipements, tous enfouis sous une grosse épaisseur de neige, et doit re-équiper tous les relais avec des anneaux et / ou des pitons. La corde est difficile à rappeler.
Le cinquième rappel continue en traversée, un cauchemar. Il fait maintenant nuit noire et je n’ai pas de lumière, ayant perdu les piles de la frontale. Arrivée au relais, je perds le descendeur. Et m…. Fins psychologues, Stéphane et Jean ne m’engueulent pas : à quoi cela servirait-il sinon me culpabiliser un peu plus ? Mieux vaut garder son énergie pour les tâches immédiates.
Va-t-on y arriver ? Je doute de pouvoir aller jusqu’au bout. On va peut-être devoir s’arrêter au col et creuser un trou dans la neige pour attendre le lendemain, à l’abri du vent qui commence à souffler. Je crains des gelure et pense très fort au fait que nous aurions pu appeler l’hélicoptère en découvrant l’énorme enneigement de la face est.
Je remonte un peu sur les traces de Jean, Stéphane s’acharne sur la corde qui ne veut pas revenir. Au relais suivant, rappel sur demi-cabestan. Stéphane me l’installe gentiment alors que Jean a déjà disparu dans la nuit. Je le rejoins bientôt et lui demande :
« On en a pour la nuit, là ? »
Il répond à demi-mot :
« Ah, là, on n’est pas sortis ».
Mes mains et mes pieds refroidissent d’un coup. J’ai un coup de barre, sans doute en partie lié à l’hypoglycémie. Malgré la perte de l’altitude, il fait de plus en plus froid. P…. Ce serait vraiment trop bête de se geler les doigts ou les orteils. Je secoue les premiers et essaye de bouger les seconds.
Les rappels s’enchaînent. Mon baudrier est de plus en plus mal ajusté et me fait mal aux hanches. Je ne vois rien en descendant, concentrée sur la ligne directrice à conserver pour rejoindre la lueur de la frontale de Jean. Par endroits, on enfonce très profondément dans la neige fraîche. Le demi-cabestan coulisse mal sur les premières moitiés de rappels. Un vrai bonheur. Mais pourquoi suis-je ici ? J’avais dit que je pourrais prendre ma retraite après le Linceul. Là, c’est sûr : je vais prendre ma retraite. C’est ma dernière grande course. Plus jamais de galère comme celle-là, je me le promets. La plage et les cocotiers, ou le canapé devant la télévision : rien de tel.
Il faut pourtant s’accrocher. Respirer un grand coup, aller chercher un peu plus loin les ressources pour continuer. Les ressources de l’être humain sont immenses, que nous ne sollicitons jamais : c’est l’occasion de le faire. Jean et Stéphane montrent l’exemple : calmes, concentrés, il se battent pour rester efficaces et mener la cordée en sécurité. Le moins que je puisse faire est d’être à la hauteur. Si je ne suis d’aucune aide dans les manœuvres de corde, au moins dois-je continuer à avancer comme ils le souhaitent. Et leur faire confiance.
Rappel, encore rappel. Je claque des dents. Jean sacrifie un bout de la corde d’attache bleue pour consolider un relais, qui ne travaillait pas franchement dans le bon sens. Un peu sportifs, les relais : pas beaucoup de pitons en réserve et nous ne sommes pas encore tirés d’affaire.
Rappel… jusqu’à une pente de neige, où Jean tombe dans un trou ! Crevasse ! Nous abordons le plateau du col des Hirondelles !
Un vent violent souffle : pas question de s’arrêter ou rester ici. Je fais une pause, bois deux gorgées d’eau et enfile la doudoune, ne parvenant pas à fermer les fermetures éclair. Je ne veux pas quitter les gants pour ne pas exposer les doigts au froid. Jean se penche vers moi et ferme les ouvertures de ma veste en Gore-Tex. Je sens immédiatement une impression réconfortante de chaleur sur le corps. Restent les pieds… Pour les réchauffer, il faut marcher.
Par où allons-nous descendre ? Retourner vers Leschaux est synonyme d’une nouvelle et longue série de rappels qui nous exposent au froid et supposent plus de matériel que nous n’en avons. De l’autre côté du col se trouve le glacier de Frébouze, extrêmement crevassé, sur la rive duquel se trouve, vers 2800 mètres, le refuge Gervasutti. Entre passer plusieurs heures sur les rappels ou bien à errer entre les crevasses, nous choisissons la deuxième solution qui devrait permettre de perdre plus rapidement de l’altitude et de continuer à marcher : la meilleure protection contre le froid ! Jean a repéré les grandes lignes de notre itinéraire depuis le haut de l’arête des Hirondelles : il sait que nous devons tirer vers la gauche…
Nous nous engageons dans les pentes raides du glacier, chargées d’une neige heureusement compacte et pas trop profonde : on enfonce jusqu’à mi-mollet. Nous dévalons rapidement les pentes. Je ne vois toujours rien, privée de lumière. C’est difficile quand il faut passer entre des crevasses sur des ponts de neige : il ne faudrait pas mettre le pied à côté… J’attends alors que Jean ou Stéphane m’éclaire.
Ma jambe gauche a retrouvé un peu de tonus. Stéphane est devant mais Jean « sent » mieux l’itinéraire : une affaire de flair, sans doute, l’expérience du baroudeur, du loup de montagne ! Ce sixième sens est extrêmement précieux et nous permet de progresser (relativement) rapidement. Le vent se calme. A la faveur d’une nuit claire, nous distinguons les éperons rocheux qui bordent le glacier sur sa rive gauche. Jean identifie celui sur lequel le refuge devrait se trouver : il y est venu quand il avait huit ans… Hum… Faire confiance… Il pensait que nous allions errer : que nenni. Servi par son flair remarquable, concentré sur ce qu’éclaire le large faisceau de la frontale, il nous mène droit au bon passage.
Devant, en contrebas, une selle neigeuse. Pas un souffle de vent : voilà le bon endroit pour se reposer un peu, allumer le réchaud, boire un liquide chaud et grignoter. Pique-nique improvisé ! Nous consultons la montre : incroyable, il est 23 heures 30 ! Le temps file à une vitesse étonnante. Comment pouvons-nous avoir mis plus de 5 heures pour descendre l’arête des hirondelles ? Et cela fait déjà une heure que nous avons quitté le col ??
Viande des Grisons, saucisson, chocolat, cigarette pour les deux messieurs : menu varié et éclectique, frugal mais réconfortant, à la lueur des frontales. Le froid se fait mordant dès que l’on s’arrête et nous ne nous appesantissons pas. Cette température nous ôte toute envie de nous arrêter dans la neige pour attendre le lendemain. Nous sommes décidés à atteindre le refuge coûte que coûte. La route est encore longue et peut nous réserver bien des surprises.
Nous reprenons un rythme régulier. Jean repasse devant pour mener la cordée dans le dédale de crevasses. Je sollicite son aide plusieurs fois pour qu’il éclaire les passages. Nous parvenons au pied du rognon rocheux qu’il pense être celui du refuge. Il balaye la roche avec la frontale et miracle ! On distingue furtivement la silhouette d’un bâtiment ! Youpi !
Il faut maintenant trouver comment on le rejoint. On tourne autour de l’éperon, on l’approche, on le longe : peine perdue, il semble inabordable. Jean décide de rejoindre l’itinéraire de l’aiguille de Leschaux, une course au départ du refuge. Ainsi, depuis le bas de cet itinéraire, nous devrions pouvoir redescendre sur le refuge. Cela signifie que nous devons gagner une centaine de mètres de dénivelée. Je râle – cela faisait longtemps…, estimant qu’à ce train-là, il vaudrait mieux descendre carrément dans la vallée… Jean m’assure dans des passages raides de crevasses sur le glacier. Pas pratique, sans lumière… Je peste, bougonne dans ma barbe… Nous prenons pied sur le rognon rocheux, descendons dans des dalles lisses. Mais comment ce bougre fait-il pour se repérer ?? Parce que nous tombons pile sur le refuge, arrivons devant la porte que nous ouvrons précautionneusement… On ne sait jamais, on va peut-être déranger quelqu’un. Il est quand même une heure trente du matin !!!!!!!!!!
Il nous faudra une petite heure pour « atterrir », le temps d’une soupe et d’un thé, et de se déséquiper. 22 heures après avoir quitté le refuge de Leschaux, nous avons rejoint l’abri providentiel, après avoir tiré relativement droit sur le glacier et perdu très peu de temps en détours. Bravo, chef, belle maîtrise et quel sang-froid ! Chapeau bas.
Nuit sans surprises, réveil vers 8 heures avec le lever du soleil sur la face Est des Jorasses, magnifique. Le cirque glaciaire est grandiose. Le froid matinal est saisissant mais la température se réchauffe rapidement comme le soleil vient baigner le refuge. Le temps est radieux. En regardant le glacier de Frébouze, notre trace apparaît d’ici comme le seul itinéraire possible. De nuit… Chapeau, Jean!

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Un thé, un coup de balai et les couvertures pliées, nous tirons un rappel vers le glacier et nous dirigeons vers la vallée. Dalles lisses, moraines, tas de cailloux, pentes herbeuses raides et glissantes… Il faut rester vigilants jusqu’au bout, jusqu’au sentier qui traverse un torrent avant d’arriver au village italien de Lavachey. Un ami de Jean vient nous chercher en voiture et nous ramène à Servoz. La boucle est bouclée.
L’aventure n’était pas terminée pour autant. Le train est bloqué vers Annecy sous la menace d’individus malveillants qui veulent lancer des parpaings sur le train. La correspondance pour Paris manquée, je suis logée par la SNCF à Lyon dans le très chic hôtel Radisson. Gel douche aux senteurs de pomme… Irréel…
Réveil à 5h pour attraper le premier TGV pour Paris, au bureau à 9h30. Un rien dans le coltard mais trop, trop zen d’avoir réalisé une voie de rêve.
Il faudra plusieurs jours pour sortir de la bulle, de la concentration intense qu’a supposé cette course. Les multiples moments forts nous marqueront : on n’en sort pas si facilement. Reprendre pied avec la réalité, se pincer et se dire qu’on n’a pas rêvé. De là à comprendre ce qui s’est passé pendant ce week-end si curieux… On l’a quasiment volé, ce Linceul : à la météo, aux conditions difficiles, à l’accumulation de neige qui menaçait de nous coincer là-haut. Il est d’autant plus précieux. Une très grande course, inoubliable.

 

Flematti et Desmaison ont mis onze jours, en hiver 1968, pour la première ascension du Linceul. Flematti raconte :

« Le rocher est recouvert de verglas et plusieurs passages nous contraignent à passer en artif. A quatre heures de l’après-midi, quand nous installons notre bivouac sur une vire étroite, nous n’avons fait que deux longueurs ! Surpris par la tempête, nous avons déjà mis trois jours pour rejoindre le refuge de Leschaux.
Dans la matinée, nous abordons les fameuses gouttières de glace qui forment un verrou. Le problème à résoudre est de taille. La goulotte de glace qui s’élève au-dessus de nous est d’une raideur extrême, à en donner le vertige.
La paroi verticale ne va pas nous laisser le moindre répit.
Mes rares moments de sommeil ont été peuplés de cauchemars où je me voyais dévaler à toute vitesse la goulotte de glace.
Le seul avantage de la glace dure, c’est que les broches tiennent solidement.
La goulotte rejoint en entonnoir de glace. L’inclinaison de la pente diminue à peine.
Nous quittons l’entonnoir pour gagner le centre de la partie supérieure du Linceul. La traversée est exposée. La vue plongeant que nous avons est extraordinaire. La forme en entonnoir du couloir accentue la sensation de vide qui file sous nos crampons. Au relais, j’ai le temps de me donner le vertige avec cet horizon vertical.
La pente devient plus raisonnable mais tout est relatif.
C’est alors qu’une coulée de neige nous tombe dessus. Nous nous plaquons contre la paroi. Nous sommes un peu plus frigorifiés.
Descendre par le glacier de Frébouze ? Il nous faudrait trois jours par ce côté-là…!

 

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