Pumori (Népal, 7161m, mars 2004)

L’Everest, toit du monde, dont je connais la face Nord, côté tibétain, pour l’avoir admirée en 1994 depuis le monastère de Rongbuck. L’Everest, dont je connais le versant népalais par cœur pour avoir lu tant de livres et passé tant de temps sur les cartes géographiques : c’est par là que sont montés les premiers « summiters » en 1953, c’est également le cadre de la voie normale empruntée par la plus grande partie des expéditions commerciales ces dernières années. Icefall, Combe Ouest, Face du Lhotse, Col Sud, Sommet Sud, Ressaut Hillary… autant de passages mythiques. L’Everest népalais, c’est aussi l’arête ouest, objectif finalement non atteint de l’expédition française de 1984 mais pendant laquelle ma sœur est montée au Lho La (6006 mètres) et mon beau-frère y a pédalé sur un VTT !

Se rendre au pied de cette très haute montagne relevait en quelque sorte d’un pèlerinage, dont je rêvais depuis une quinzaine d’années mais que je ne pouvais me résoudre à entreprendre sans y associer une ascension. Ecartant celle de l’Everest, lucidité oblige, regardant les photos et les cartes, j’étais tombée sur une évidence : le Pumori, la « petite sœur de l’Everest », respectable et élégant sommet neigeux de 7161 mètres, et magnifique belvédère placé en face de la formidable chaîne Everest – Lhotse – Nuptse. Voilà l’endroit où il fallait aller ! Restait la sinistre réputation de la montagne en termes d’avalanches : parmi tant d’autres, cinq Espagnols y sont morts à l’automne 2001. Les guides français ont toujours répugné à s’y aventurer pour cette raison. Seul professionnel reconnu à y encadrer et y réussir des expéditions, l’Américain Dan Mazur part en hiver, saison où le risque d’avalanche est beaucoup moins grand. L’hiver est plus difficile, parce qu’exposant théoriquement à des températures très basses. Mais comment laisser passer cette occasion unique ? Banco !

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Un trekking très agréable dans la vallée du Khumbu, désertée en ce tout début de saison, nous offre l’étonnement et l’admiration devant la muraille du Nuptse, et notre première vue sur le Pumori, resplendissant dans la lumière matinale.

Le camp de base du Pumori est situé à environ 5300 mètres, au bord d’un lac gelé. Bénéficiant de conditions météorologiques très favorables, bien que plutôt froides, nous pouvons à loisir admirer le magnifique paysage qui s’offre à nous: le Pumori qui domine le camp, la grande face du Nuptse (du côté opposé), le Changtse, et bien sûr le seigneur des lieux, Sa Majesté l’Everest. Les couchers de soleil, allant du jaune dense au rouge en passant par l’orangé, sont un vrai régal. Les sherpas ouvrent la voie d’ascension, qui emprunte un éperon en rocher puis de grandes pentes de neige et glace jusqu’à une épaule bien marquée, d’où sera lancé l’assaut au sommet. Tout cet itinéraire se déroule face à la trilogie mythique : le Lhotse, le Nuptse et l’Everest.

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En ce qui me concerne, une pression s’est installée dès le retour d’Amérique du Sud et n’a pas diminué depuis. Pression d’un vrai challenge à relever, concentration avant l’épreuve. Résultat d’une  force intérieure qui me pousse, pousse, pousse inlassablement jusqu’aux limites et parfois au-delà[1]. La pression s’installe, et son corollaire : la peur de ne pas être à la hauteur. J’ai parfois envie de baisser les bras et faire demi-tour en courant et que cette force intérieure disparaisse. Parce qu’en dépit de l’amour de la montagne et du goût pour l’altitude, elle m’enlève une bonne dose de sérénité. Cette sérénité qui atténue la pression et la rend supportable, voire permet au plaisir de trouver sa place.
Dès les premiers jours, cinq membres du groupe renoncent au sommet, victimes de l’altitude. Pourquoi doit-on être puni quand on désire quelque chose trop fort, quand on vit quelque chose trop intensément ? Pourquoi tant d’enthousiasme, tant de foi et d’investissement doivent-ils être réduits à néant ? Y a-t-il des choses que l’on n’a pas le droit de désirer, de faire, de tenter ? Une fois qu’on s’est brûlé les ailes, faut-il retenir la leçon et rester en retrait ? Quelle tristesse, alors. Quid des rêves : ne faut-il pas à tout prix tenter de les réaliser ? On n’oserait plus, de peur de souffrir. On ne vivrait plus.
Je regarde le piolet que Rex m’a donné avant de quitter l’expédition, pour remplacer le mien trop rudimentaire pour l’escalade à laquelle nous sommes confrontés. Je lui ai promis de faire le maximum pour le monter au sommet. Je vais me concentrer là-dessus et évacuer toute pensée parasite.
L’acclimatation se poursuit, les allers retours sur la montagne le long des cordes fixes. Certains passages, aériens à la montée, se révèlent délicats à la descente. Il fait froid mais nous bénéficions d’un tout grand beau temps pour grimper.
Pour monter au camp 1, des rochers brisés, des pentes de neige raide en glace et neige mêlées, de l’escalade glaciaire verticale, puis le chevauchement d’une arête, fine, aérienne, offrant des scènes magnifiques.

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Lors d’une nuit au camp 1, je suis sortie vers minuit sous un ciel constellé d’étoiles. Pas besoin de frontale : la lune éclairait le paysage et notamment les silhouettes de l’Everest et du Nuptse, et le camp dominé par le Pumori. Sous mes pas, la neige dure crissait… C’était irréel…

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Au-dessus du camp 1, vers 6400 mètres, l’itinéraire doit franchir une crevasse large de six à sept mètres, le fond obstrué par des blocs de glace enchevêtrés sans que l’on puisse juger s’ils reposent sur un terrain stable ou s’il y a encore du vide dessous. La lèvre supérieure est beaucoup plus haute que la lèvre inférieure et forme un mur vertical. Les sherpas ont posé une échelle, à plat dans le sens de la hauteur mais sensiblement inclinée à gauche dans le sens latéral. Hum… Son extrémité est posée sur un replat d’où part une section verticale de cinq mètres en neige… hum… Si j’avais un jour rêvé ou eu envie de franchir une telle échelle, c’est terminé. Si j’avais pu rire en voyant les photos de grimpeurs à genoux sur les barreaux, les mains sur les montants, je ne le ferai plus jamais. J’avance très prudemment, un pied (chaussé de crampons) après l’autre, la main droite faisant coulisser le jumar pris dans une corde à hauteur de poitrine, la main gauche essayant de tendre une autre corde pour trouver un semblant d’équilibre. Le poids du corps sur le pied gauche fait pencher l’échelle très désagréablement et il faut maintenir une dynamique pour avancer rapidement le pied droit et corriger le déséquilibre. Le tout en maîtrisant les battements de cœur et la respiration : nous sommes quand même à près de 6400 mètres. Il y a au total environ 6 à 7 mètres à parcourir, en deux sections (l’échelle reposant sur un petit pont de neige en son milieu), la deuxième section étant plus gênante parce qu’accentuant encore davantage l’inclinaison latérale. La tentation est bien présente d’accélérer pour arriver plus vite sur le replat de neige, mais c’est oublier les pointes des crampons qui heurtent facilement un barreau de l’échelle et manquent de faire trébucher. Par dessus tout, il faut se concentrer sur les barreaux, et ne pas regarder vers le fond de la crevasse…

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Partis avec le lever du soleil du camp 2 (6510m) pour tenter le sommet, nous transpirons bientôt en ahanant sur les pentes de neige et glace mêlées, toujours assez raides. Il n’y a jamais de véritable endroit où l’on peut se reposer. La glace fait chauffer les mollets, la raideur des pentes commande de rester concentré. Mick et Aidan sont partis devant, Dan les suit et me précède, Phil fermant la marche. Les pentes se succèdent les unes aux autres à une lenteur désespérante, monotones. Je ne suis pas rapide mais m’attache à garder un rythme qui permet d’avancer, même si je fatigue vite. Je m’arrête fréquemment, tant pour récupérer que pour admirer et prendre des photos du paysage majestueux qui s’offre à nous. La chaîne Everest – Lhotse – Nuptse, de plus en plus belle au fur à mesure que l’on gagne en hauteur, les plateaux tibétains, et le Lingtren, qui prend un relief inattendu. Alors, je souris et peux repartir, le cœur réjoui par tant de beauté.

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Au détour d’un sérac, une pente nous mène au pied d’une large crevasse dont la lèvre supérieure est beaucoup plus haute que la lèvre inférieure et forme un sérac. Il nous faut ici :

  1. descendre de deux mètres dans la crevasse par un pont de neige – facile,
  2. s’offrir une séance de piolet-traction, sans le piolet-traction, pour franchir une section en glace d’environ cinq mètres comportant deux dévers et arriver à une niche creusée dans le sérac – beaucoup moins facile,
  3. se tourner vers la gauche et sortir de la niche pour, via un pas d’équilibriste, prendre pied sur une rampe formée à l’intérieur du sérac, puis ramper avec les genoux et les coudes jusqu’à la sortie, avant deux mètres verticaux – encore moins facile avec un sac, et d’ailleurs même sans sac.

Sachant qu’à tout moment, il n’y a pas grand-chose pour retenir en cas de chute, ce qui promet notamment un joli pendule dans la crevasse si on loupe la marche au moment de s’engager sur la rampe…
Je m’avance sur le pont de neige et pousse le jumar main gauche sur la corde fixe, plante le piolet le plus haut possible, monte les pieds… J’ai le premier dévers dans le ventre… Je repousse le jumar, replante le piolet : good, je crois avoir les pieds sur le premier dévers, mais le ventre sur un deuxième dévers m’empêche de voir mes pieds… Je m’arrête un long moment pour respirer ou plutôt cesser d’haleter et reprendre ma respiration. Je regarde Dan au bout de la rampe qui m’encourage d’un clin d’œil.  Je me concentre sur la suite du passage, pousse le jumar et plante le piolet : yes, je peux monter les pieds et me recroqueviller dans la niche. Je change ensuite le jumar de corde fixe, et « sans tortelloni s’il vous plaît » comme me le fait remarquer Gallu le sherpa. Pour se tourner, c’est facile : de petite taille, je peux me recroqueviller sur une petite marche à droite pour me dégager de la niche et obtenir le recul nécessaire pour se tourner ensuite à gauche, lancer le pied gauche dans le vide au-dessus de la crevasse jusqu’à ce qu’il atteigne une protubérance en glace dans le flanc de la rampe, prendre appui dessus et engager le genou droit sur la rampe. Easy ! Mais je négocie la rampe à genoux, quand même, il ne faut pas trop en demander. La sortie verticale en glace est courte et facile à négocier.

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Nous sommes rassemblés autour du dernier point d’ancrage des cordes fixes posées par Jongmu – merci Jongmu pour ce remarquable travail. Nous nous encordons tous ensemble dans un vent violent et un froid qui se fait mordant. Quatre Whities et trois Sherpas encordés pour le sommet. Nous traversons une dernière crevasse, montons une dernière pente de neige dans les rafales de vent. Une bosse. Un plat, le tout premier depuis le début de l’ascension. Le dernier aussi, forcément, puisqu’il n’y a rien après : le SOMMET ! SOMMET ! Il est treize heures, ce 24 mars 2004. Des drapeaux de prières claquent au vent, le Cho Oyu apparaît : SOMMET ! Altitude officielle : 7161 mètres !

Le ciel est bleu profond, sans nuages, mais il fait froid. Chaque rafale de vent, malgré le soleil éclatant, donne l’impression de geler instantanément tout ce qu’elle rencontre, dont les quelques morceaux de visage non protégés, dont les mains découvertes le temps de prendre des photos. Sept heures après avoir quitté le camp 2 à 6510 mètres, ébahis par le panorama magnifique qui s’offre à nous, nous admirons le formidable ensemble Everest / Lhotse / Nuptse encadrant la Combe Ouest, le Baruntse et l’Ama Dablam, le Cho Oyu (versant népalais), les sommets tibétains… Nous devons nous accrocher à nos piolets et nous camper solidement sur nos crampons pour ne pas être emportés par le vent. Dan prend des images vidéo et je le remercie pour le travail qu’il a fait et qui nous permet d’être là, sur cette montagne dont je rêvais depuis 15 ans. Une montagne magnifique, exigeante, dans un cadre majestueux. Merci, Dan, pour ce sommet. SOMMET ! Sans doute un des mes plus beaux, toutes ascensions confondues ! Magique. Très émouvant. Inoubliable.

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Jamais facile, toujours infiniment esthétique, cette ascension a été un vrai régal. Nous avons apprécié le privilège rare d’être la seule expédition sur le Pumori ce printemps. Je n’oublierai pas non plus le plaisir de grimper avec nos amis sherpas, comme toujours étonnants de forme physique et d’enthousiasme: 7 d’entre eux nous ont accompagnés au sommet. Souffrant souvent de la concurrence de ses voisins géants, le Pumori, la « soeur de l’Everest », est, à son échelle et à mon sens, une montagne d’exception.

Je sens que l’expédition est finie quand, de retour au camp de base et du fond de mon sac de couchage, j’entends les cloches des yaks. Ces cloches sonnent le retour vers la vallée. La fin d’une aventure, une page qui se tourne.


[1] « There is about the mountain the beckoning silence of great height: a siren call that lures me back against my will” from Joe Simpson, The Beckoning Silence.

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